Retrouver la confiance du public… avec le public !
Un lecteur n’a guère de raison d’acheter un journal s’il n’a confiance ni dans la véracité de ses informations ni dans l’indépendance de ses journalistes… Comment médias et journalistes peuvent-ils retrouver la confiance perdue d’une grande partie du public? C’est un enjeu économique majeur pour la presse écrite.
L’un des groupes du pôle « Presse et société » des EGPE a consacré six séances de travail à cette question et répondu unanimement : en restaurant la déontologie dans la profession. D’où la préconisation d’un dispositif qui serait déjà un très grand pas en avant s’il voyait rapidement le jour, et notamment :
• texte de principes intégré à la convention collective,
• attribution de la carte de presse sous réserve d’adhérer à ces principes,
• formation de base « droit et déontologie » pour tous les journalistes professionnels (une semaine, est-ce trop demander ?…),
• obligation pour les publications de posséder une charte rédactionnelle (complémentaire de la charte nationale) accessible aux lecteurs,
• création d’un Observatoire des pratiques de la presse chargé d’un rapport annuel,
• encouragement à la nomination de médiateurs là où la taille de l’entreprise le permet…
Un tel consensus parmi les participants divers de ce groupe (y compris les éditeurs) a mis en lumière que l’équation « pas de liberté sans responsabilité », axiome fondamental déjà présent dans l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, était le fondement de tout progrès dans ce domaine. Et fait la preuve que la préoccupation déontologique, limitée encore il y a peu à quelques syndicalistes, journalistes épris de morale ou universitaires, émergeait véritablement dans la profession.
Frilosité corporatiste
Il y a malheureusement un « mais ». Une majorité de membres de ce groupe n’ont pas voulu aller jusqu’au bout de la démarche. Car sans une véritable instance d’éthique et de médiation pour la qualité de l’information, les chartes (nationale et par entreprise) peuvent rester dans les tiroirs et les bonnes intentions peser peu face aux jeux de la concurrence, des conditions de production de l’information, des pressions que subit chaque acteur du système médiatique. En préconisant seulement un « Observatoire des pratiques de la presse » composé pour moitié de journalistes, d’un quart d’éditeurs et d’un quart de « personnalités qualifiées » cooptées, et uniquement chargé d’un rapport annuel, on ne livre au public qu’un message tronqué. « Oui, nous allons faire des efforts, mais nous seuls allons les évaluer »…
Cette frilosité corporatiste est peu compatible avec l’objectif de restauration de la confiance. A l’heure d’Internet, de la « participation citoyenne », et face aux critiques de plus en plus vives de ce public, l’exclure d’emblée du dispositif n’est pas le meilleur message à lui délivrer.
Au minimum, les lecteurs (auditeurs, téléspectateurs, internautes) doivent pouvoir alerter l’observatoire, lui soumettre des cas de dérive et des doléances. Et être représentés, beaucoup plus largement que par cooptation de quelques personnalités, dans son organe de direction. Dès lors, ne faut-il pas considérer la création éventuelle de cet outil comme une première étape, un rodage, débouchant sur une véritable instance tripartite – représentants des éditeurs, des journalistes et du public ? Une telle instance pourrait fonctionner de façon autonome ou être rattachée à la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels comme plusieurs membres du groupe « Confiance » l’ont suggéré. Elle recevrait les plaintes ou s’autosaisirait, « instruisant » les cas d’atteinte aux principes de l’éthique professionnelle, publiant des avis et des recommandations (et pas uniquement un rapport annuel), entretenant donc réellement une « veille déontologique » et un débat permanent sur ces questions.
La profession, les pouvoirs publics
Les Etats généraux ont fait leur travail. Il serait désastreux qu’ils ne suscitent que des mesures financières ou industrielles, qui sont incapables de résoudre à elles seules, par exemple, la baisse tendancielle de diffusion que subissent les quotidiens depuis de nombreuses années. C’est aujourd’hui aux organisations professionnelles et aux pouvoirs publics de se mettre en mouvement.
Les organisations professionnelles – patronales et syndicales – ont une occasion unique de faire preuve de hardiesse et d’ouverture. De se montrer à la hauteur des avancées vers la professionnalisation du métier d’informer effectuée entre 1918 et 1938, lorsque Georges Bourdon bataillait à la tête du syndicat des journalistes… S’asseoir ensemble autour d’une table pour construire l’avenir, est-ce si difficile ?
Les pouvoirs publics aussi ont leur mot à dire, garants qu’ils sont – au nom des citoyens qui les ont élus – de cette liberté constitutionnelle qu’est le pouvoir d’informer, et du droit « à valeur constitutionnelle » de ces mêmes citoyens à une information de qualité. Ils doivent prendre en compte la demande pressante du public dans les mesures qu’ils décident et les encouragements qu’ils prodiguent.
Oui, l’attente est forte, les médias français ont besoin d’une instance d’éthique et de médiation à composition plurielle. C’est une condition nécessaire à une vraie restauration de la confiance du public et de la légitimité démocratique du métier de journaliste.
Yves Agnès
Président de l’Association de préfiguration d’un conseil de presse (APCP)
Membre du groupe « Confiance » du pôle « Presse et société » des EGPE